Racismes en Martinique


Depuis quelques semaines je participe à des activités de soutien scolaire à la Croix Rouge française de Martinique. J’ai l’occasion d’y rencontrer des bénévoles et des salariés qui ont le cœur sur la main et qui font tout leur possible pour aider les autres. Ils sont de toutes les nuances de couleurs, si vous me permettez l’expression, et leurs origines (catégorie sociale, pays…) n’ont strictement aucune importance. Je dirais pour résumer que ces hommes et femmes font honneur à leur humanité, tout simplement.

Chaque semaine, plusieurs enfants viennent pendant quelques heures faire corriger leurs devoirs, réciter des leçons, prendre le goûter ensemble, passer un bon moment en somme. Chacun prend une grande enveloppe avec son matériel de classe offert par la Croix Rouge et les bénévoles, travaille une heure avec un adulte, puis on joue et on prend le goûter. Il faut en quelque sorte savoir observer tel ou tel garçon, telle ou telle jeune fille, pour comprendre leurs problèmes et tenter de les aider au mieux. Chaque bénévole a peu de temps à disposition mais il faut être à 100% présent avec « l’enfant du jour » et faire preuve d’empathie avec elle ou lui.

Durant la dernière semaine de mars, j’ai été particulièrement surpris par le comportement d’une élève de cinquième, appelons-la Rose. Pour moi qui suis « blanc » et qui ai eu la chance de visiter plus d’une quarantaine de pays durant ma vie, j’avoue ne pas m’attacher aux différences de couleurs. Nous sommes tous dans le même bateau. Je suis parfaitement conscient cependant qu’en ce qui me concerne, j’ai « de la chance » et donc je m’efforce de faire preuve d’humilité, surtout avec des enfants…

Rose est créole, une jeune fille calme, souriante, aimable. Elle parle parfaitement le français. Je l’ai vue aider à sortir les chaises, préparer les tables pliantes, les nettoyer après le goûter. Contraste flagrant avec d’autres qui, évidemment, ne font pas grand-chose pour aider.

J’aborde donc Rose, me baisse un peu pour mettre mes yeux à hauteur des siens et amorce le dialogue :
– Eh bien Rosalie, je trouve que tout ce que tu fais est très chouette. Je t’observe depuis quelques minutes et je vois que tu aides, que tu es souriante. C’est vraiment bien.
– Merci Monsieur, mais c’est normal, ce n’est pas la peine…
– Peut-être, mais je pense que je dois te le dire. C’est bien d’aider les autres comme ça et d’assurer la propreté.
– … Sourire de Rose, qui s’en va.

Un peu plus tard, je me rends compte que j’ai appelée Rose « Rosalie » car j’ai la fâcheuse habitude d’oublier les prénoms des gens. Je suis retourné voir Rose pour lui présenter mes excuses.

– Rose, c’est bien Rose n’est-ce pas ?
– Si vous voulez Monsieur.
– Ben, comment ça, si je veux ?!
– Si vous voulez m’appelez Rosalie, c’est très bien, c’est comme vous voulez.
– Je ne comprends pas Rose. Je veux te présenter mes excuses car je t’ai appelée « Rosalie » et je n’ai pas voulu te blesser.
– Ce n’est pas grave Monsieur. Large sourire de la jeune fille. Je plante mes yeux dans les siens et je détecte une légère, mais profonde, tristesse.
– Rose, qu’est-ce qu’il y a ? Pourquoi ce n’est pas grave que je t’appelle « Rosalie » ?
– Eh bien à l’école il y en a qui m’appellent par d’autres noms…
– Quoi par exemple ?
– Satan, ou la bête noire.

Choc. Je crois ne pas avoir bien entendu.

– Attends un peu Rose. Je ne comprends pas là. Il y a des élèves de ta classe qui t’appelle « Satan » ou la « bête noire » ? Une autre bénévole s’approche, visiblement alertée elle aussi par notre discussion.
– Oui Monsieur, ils m’appellent « Satan » des fois.
– Pourquoi ?
– Parce que je suis « H ». Deuxième choc.
– C’est quoi ça, « H » ?? La bénévole à côté de moi, qui habite en Martinique, a déjà compris.
– Je suis de Haïti Monsieur. Je suis « H ». Voilà pourquoi ils m’appellent « Satan ». Rose me sourit, rayonnante. Ses yeux sans larmes pleurent cependant.

Je digère l’information. J’ai du mal à en croire mes oreilles et pourtant c’est bien cela. Le racisme. L’ignorance qui devient violence. Ici. Aussi. Je suis bien naïf. Mais pas tant que ça comme je l’expliquerai plus bas.
Je me baisse un peu plus, et la prend par les épaules en lui parlant doucement, en pesant bien mes paroles.

– Rose. Ces gamins sont des im-bé-ci-les. Des crétins. Tu n’es pas « Satan », ni une « bête noire », ou que sais-je encore. Tu es Rose, une super chic fille. Je t’ai vue, je le vois et je le dis. Tu comprends ?
– Oui Monsieur.
– Moi c’est Olivier. OK ?
– Oui Monsieur.
– OK, comme tu veux Rose. Mais il faut que ce soit clair pour toi. Tu dois être fière d’être Haïtienne. Les Haïtiens sont les premiers qui se sont libérés de l’esclavage, les premiers à avoir vaincu la France, mon pays. Moi j’ai le plus grand respect pour les Haïtiens. Tu comprends ?
– Oui.
– TU N’ES PAS UN SATAN. Ces histoires de « Satan » ou de « bête noire » ne sont que des CONNERIES alors tu vas continuer à travailler, tu vas être une bonne élève pour être heureuse un jour et tu t’en fous de tous ces crétins, parce que moi je sais, et tous les autres bénévoles savent ici, QUI tu es vraiment. D’accord Rose ?
– Oui Monsieur.

Durant toutes mes affirmations j’étais calme, posé, mes yeux dans les siens, pour mettre du poids à mes paroles et tenter de « planter » au fond de cette jeune fille – victime du racisme le plus insidieux – la vérité de sa gentillesse, de sa propre valeur en tant qu’être humain, pas en tant qu’objet de moquerie.

Rose m’a écouté patiemment et est partie jouer un peu plus loin, comme si de rien n’était.

Que penser de cette petite scène ?

J’en ai parlé avec deux femmes bénévoles quelques minutes sur la route après le soutien scolaire. L’une d’elles, un peu plus âgée, m’a dit qu’elle connaissait parfaitement le problème et que sa propre famille a refusé qu’elle fréquente un jeune homme « plus foncé » qu’elle lorsqu’elle était une jeune fille, et ainsi mit fin à une belle histoire d’amour. L’autre m’a confirmé ces racismes « sombres » qui visent les « négropolitains », les noirs d’Afrique, les Dominicains, les Saint-Luciens, les Guadeloupéens, les Cubains etc. La liste est longue, mais vous avez compris : on invente des « sources de racisme » et l’insularité de la région s’y prête tristement. En dépit de ce passé commun de souffrance, de déportation et d’esclavage, les clivages existent et sont exacerbés par des minorités d’imbéciles. C’est simple d’être raciste devant son propre enfant, de dire n’importe quoi. Alors l’enfant, une fois à l’école, répète, et comme il voit que cela fait mal, il recommence de plus belle.

C’est pourquoi je parle « des » racismes en Martinique.

Il y le racisme « de base », anti blanc, anti « métropolitain », que je peux concevoir parfaitement car après plus de deux siècles de déportation massive et légiférée (je vous conseille l’excellent livret « Codes Noirs » qui est édifiant en la matière) et qui n’a toujours pas été officiellement été reconnu par les Nations Unies ou par une ex puissance coloniale, on peut raisonnablement s’attendre à ce genre de chose. Mon fils le connaît d’une certaine manière ; je déplore cet état de fait mais c’est assez formateur somme toute, tant que cela ne franchit pas certaines limites.

Limites largement dépassées lorsqu’il s’agit du cas de Rose dont j’ai parlé plus haut : là il s’agit d’être foncièrement méchant, d’isoler et d’humilier cette jeune fille.

Attention ! L’écrasante majorité des gens ici sont tolérants, ouverts, sympas et prêts à donner un coup de main. Les Martiniquais sont quelques fois un peu « sanguins », mais je peux vous dire qu’après avoir pratiqué les Roumains pendant quatorze ans, eh bien la proportion de racistes et de gens de bonne volonté est la même. Evidemment. Et heureusement !

Ceci dit, je ne peux m’empêcher de penser à ce qui se passe en République Dominicaine, où des milliers de Dominicains d’origine Haïtienne ont été déchus de leur nationalité.

Je ne peux pas m’empêcher de penser à tous ces flots de souffrance qui font partie de l’inconscient collectif des peuples des Caraïbes et que je méconnaissais complètement avant d’arriver ici.

A notre arrivée, j’ai travaillé quelques mois comme guide croisiériste et j’ai dû apprendre quelques faits historiques et géopolitiques cruciaux qui expliquent bien de ces « réactions adverses » dont les racismes sont les résultats ou les résidus. J’ai beaucoup échangé avec des touristes américains, canadiens, français, allemands, britanniques. Tous sont conscients des torts faits aux populations déportées d’Afrique : les Nord-Américains parlent de génocide car il y eu des centaines de milliers de morts, les Européens plutôt de déportation car il s’agissait d’exploiter le travail forcé de ces malheureux.

DarkGirlsDurant les siècles d’esclavage les mariages mixtes, les compromis sociaux, ont engendré une véritable hiérarchie sociale basée sur les nuances des couleurs de la peau et le patrimoine génétique à la naissance en quelque sorte. Par exemple, on parlait de mulâtre, quarteron, octavon, câpre, chabin…

J’ai fait quelques recherches et on parle très peu de cet état de fait sur internet. J’ai cependant décelé l’ouvrage d’un universitaire canadien, Michel Lebelle, publié en 1987, dont j’ai extrait un premier tableau ci-dessous:

ProportionCouleurs

On y voit les différentes nuances situées en les « parties blanches » et les « parties noires » qui permettent de différencier scientifiquement et de catégoriser les gens. Ce système était en vigueur aussi lors de la période esclavagiste, et cette distinction de couleur de peau aboutit à une hiérarchisation sociale (Zola dirait à un déterminisme social) basé sur la couleur de la peau, comme l’illustre ce deuxième tableau :

CategoriesSocialesCouleurs

Les travaux de Michel Labelle sont édifiants car ils permettent de voir que ces 11 « catégories » sont perçues différemment dans la société haïtienne (par d’autres catégories sociales) d’alors selon des critères tels que « esthétique », « richesse », « honnêté », « force de travail » voire même « chaleur sexuelle ».

C’est donc une réalité que les nuances de couleur de peau comptent terriblement aux Antilles. Y compris de nos jours. Et cette distinction a été introduite par les puissances coloniales et persistent toujours.

Ces usages expliquent largement le cas de Rose. L’abolition de l’esclavage, ce n’est pas si vieux. Et les passifs ne pourront être purgés que lorsque les ex puissances coloniales reconnaîtront leur responsabilité pleine et entière, que des réparations seront payées, en nature et en pièces sonnantes et trébuchantes. L’avènement de la « conscience Caraïbe » et bien plus tard d’une fédération contribueront à la diminution de ces racismes, mais pas à leur éradication.

IdeologieCouleurHaitiPour vous faire librement une opinion je vous conseille de lire ce rapport rare de Michel Labelle « Idéologie de couleur et classes sociales en Haïti » dont j’ai extrait les tableaux ci-dessus. C’est une étude scientifique systématique.

Il n’en reste pas moins qu’il revient aux femmes et aux hommes de bonne volonté de combattre le racisme tous les jours par une attitude ferme et positive pour éviter que des jeunes filles comme Rose soient victimes de l’ignorance.

A bientôt, et portez-vous bien !
Amicalement,

olivier

Crédit photos : film « Dark Girls »

 

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2 réflexions sur « Racismes en Martinique »

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