Amitiés franco-allemandes


C’est en fouillant dans ses archives que mon père a retrouvé il y a quelques jours cet article du journal « Sud-Ouest » qui paraît, comme son nom l’indique, dans le Sud-Ouest de la France. Il est daté du mercredi 7 mai 1986, soit près de 28 ans… Une vie…

SketchesAllemandsA l’époque votre serviteur avait 13 ans et je suis le garçon au premier plan derrière le microphone, figé par la photo dans une attitude de dépit ou de colère. En fait je ne me rappelais plus du tout cette scénette que nous avions jouée avec mes copains de 5ème du Collège « Laure Gatet » à Périgueux et c’est avec plaisir et une certaine émotion que j’ai revu cette photo. Sur la droite, avec la cravate, je reconnais mon copain Alexandre Macaire avec qui nous avions fondé un journal tiré à la photocopieuse et qui s’appelait « le P’tit Bleu ». J’aurais peut-être l’occasion d’en parler plus tard sur ce blog…

Il est écrit dans l’article que nous sommes partis pour Munich en juin et je me rappelle assez bien de ces quelques jours passés dans la capitale bavaroise. Ce fut pour moi une expérience complètement nouvelle et inédite car jusqu’alors je n’avais vécu que dans des villes de province en France (à part une correspondance et un échange scolaire avec un enfant de Cassis qui s’appelait Marc-Filip Savelli je crois), et Munich est une ville immense en comparaison. Ma « Briefparterin » (correspondante) s’appelait Dominique Rosskopf. On me l’avait assignée je ne sais trop comment, et le fait est que le courant n’est pas vraiment passé entre nous. Les filles ne m’intéressaient pas trop à ce moment-là et je pense qu’elle était un peu dégoûtée – par contraste avec sa ville et l’Etat de Bavière – avec le peu de distractions à Périgueux ou en Dordogne. Quoi qu’il en soit, ce premier voyage en Allemagne fut un des plus réussis : de Munich je me rappelle la magnifique Cathédrale du centre-ville, un complexe balnéaire tentaculaire avec des piscines en plein air, la visite des studios de cinéma où l’on avait tourné « L’histoire sans fin » (nous avions pu essayer tous les trucages du film car il n’y avait pas d’images de synthèse à l’époque) et aussi la série « U-Bot » (le sous-marin), une balade sur la moto de M. Rosskopf qui travaillait à Marlboro – j’ai eu la peur et les sensations fortes de ma petite vie dans les boulevards de Munich !! Pour me récompenser de mon courage, M. Rosskopf m’avait offert un couteau suisse « Marlboro » que j’ai gardé plusieurs années 😉 Je me souviens aussi des petits-déjeuners à l’allemande – copieux – et du tube du groupe français « Image » qui faisait fureur à ce moment-là et qui s’appelait « les Démons de la Nuit » je crois…

Le voyage s’était fait en train – une épopée pour le pré-ado que j’étais – et je me souviens du fabuleux sentiment de liberté et d’impunité qui se dégageait alors : on pouvait dire des conneries en français dans les bus, les Allemands n’avaient pas l’air de nous comprendre… Quelle illusion et quelle futilité, vraiment ! Mais bon, nous n’avons rien fait de méchant et les profs accompagnateurs étaient toujours derrière nous pour nous surveiller. En somme, une expérience vraiment enrichissante. Je pense que mes parents ont dû noter des changements en moi à mon retour de « Germanie »…

De Périgueux nous sommes partis en septembre 1986 pour la magnifique ville de la Rochelle, où mon père venait d’être nommé proviseur adjoint du tout nouveau lycée hôtelier. Il y est resté seize ans je crois, et moi seulement quatre. Là encore, il s’est démené pour me faire partir en Allemagne, et en 1987 je suis allé dans un petit village paumé qui s’appelait « Ganderkesee ». Mon correspondant s’appelait Oliver (je ne me souviens plus de son nom de famille malheureusement) et avait deux ans de plus que moi qui en avait quatorze. Sa classe faisait partie d’une « Realschule », c’est-à-dire un collège professionnel adapté. J’étais très timide et je me rappelle ma première « boum » où je suis resté comme un con toute la soirée dans un coin, à ne pas oser inviter une fille – française ou allemande – à danser… A quelques jours du départ, j’ai cependant pris mon courage à deux mains et j’ai réussi à embrasser sur la bouche une jeune fille qui me plaisait beaucoup. Elle s’appelait Anja (prononcer « Ania ») : une grande blonde aux yeux bleus de deux ans de plus âgée que moi. Elle n’était pas du tout au courant de ce baiser car j’ai réussi à poser mes lèvres sur les siennes « par surprise » en mimant le fait que je lui donnais un gâteau. Un plan que j’avais peaufiné la nuit précédente… Je me rappelle qu’elle m’a souri, complètement étonnée, surtout devant les réactions de tous ses potes dont certains m’avaient poussé à l’acte, et qu’elle avait débité toute une série de phrases en allemand dont évidemment je n’ai rien compris, tout bouleversé par ce que je venais de faire… Je n’ai jamais revue « Anja » mais je lui suis reconnaissant de m’avoir laissé faire (en quelque sorte) et de ne pas m’avoir complètement ridiculisé devant les autres après ma forfaiture 😉

La troisième correspondance fut la bonne, car c’est en troisième que je rencontrais Jörn Kassow, un grand Lübeckois avec qui je suis resté ami et en correspondance plusieurs années – aux dernières nouvelles il est juge fédéral dans la région de Hambourg. Je me rappelle avoir affronté la neige du Schleswig-Holstein en béquilles au début car je sortais d’une opération du tendon latéral du pied droit que je m’étais brisé lors d’un match de handball. Je me rappelle m’être senti ridiculement petit devant tous les membres de la famille, moi qui étais quand même un des plus grands de ma classe ! Mais ils m’ont tous traité gentiment, avec le cœur sur la main. J’avais même rencontré le grand-père maternel de Jörn qui était encore en vie à l’époque. J’avais fait l’erreur de lui demander ce qu’il pensait de la guerre et de la défaite de l’Allemagne : j’ai vu son embarras et sa tristesse dans ses yeux à ce moment-là et j’ai immédiatement présenté des excuses. C’est un peu à ce moment-là que j’ai commencé à mesurer la douleur et la culpabilité profondes qui existent dans ce peuple qui sait parfaitement les atrocités qui ont été commises… Pas besoin de leur rappeler maladroitement… Il n’en reste pas moins que les Allemands sont un peuple, une grande nation qui mérite le respect et l’amitié.

Le père de Jörn a organisé une excursion pour nous deux à Berlin : quelques heures en bus dans la République Démocratique Allemande et arrivée dans la capitale coupée en deux par une autoroute bordée de grillages immenses. Ces quelques heures de printemps 1988 furent pour moi un bouleversement majeur : visite du mur de Berlin à la porte de Brandebourg, l’immense statue du soldat du monument aux morts soviétique à quelques dizaines de mètres, visite d’un musée avec des expositions sur le calvaire de ceux qui ont réussi à s’évader d’Allemagne de l’Est, sur les « 200% », les miliciens de la Stasi chargés de surveiller la frontière et dont la loyauté sans égale leur valait ce surnom sinistre… L’église de la mémoire, une de seules ruines encore debout après les vagues de bombardement. Berlin a laissé en moi un goût amer, une blessure profonde : celle de l’Europe coupée en deux, ensanglantée après un conflit qui a laissé des millions de morts. Et tout allait basculer quelques mois plus tard avec la chute des régimes communistes. Personne ne savait encore que se préparait un changement de paradigme…

Tout se mélangeait en moi : les souvenirs de mes leçons d’histoire, les récits de mon grand-père résistant, mais là je voyais la réalité concrète de l’Europe où je vivais : des peuples déchirés, des histoires et des vies brisées, des avenirs compromis… D’ailleurs il n’est pas impossible que mon histoire personnelle soit liée à tout cela : en 1990 je rencontrais Cristina, ma future femme, à Bucarest en Roumanie quelques mois après la Révolution et en 1996 j’obtenais de faire mes seize mois de volontariat du service national en… Allemagne, à Fribourg en Brisgau.

Avec Jörn et un ami d’enfance – Philippe Denglos – nous sommes partis quelques mois plus tard à trois faire un tour de Scandinavie en Suède et Norvège. Des souvenirs magnifiques, des paysages grandioses, en bref une expérience de vie formidable et formatrice, dans les campings et dans les trains. Tout cela grâce à des amitiés…

En fait je voudrais dire que très tôt dans ma vie mes parents – surtout mon père – ont fait le choix que pour moi « Allemagne » soit synonyme d’amitié et de rigolade, et pas d’ennemi séculaire. J’y ai donc connu mes premiers émois amoureux et l’ivresse du voyage et de la découverte. Désormais je sais que ces échanges sont avant tout le fruit de la volonté politique profonde d’après-guerre – de part et d’autre du Rhin – de briser le cycle de la souffrance et du sang.

Cet article est donc un modeste hommage à celles et ceux, célèbres ou inconnus, Français ou Allemands, qui ont permis que l’amitié franco-allemande soit une réalité, une constante et un « moteur » de l’Europe.

Plus jamais de guerre avec nos amis Allemands. J’y crois profondément…

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