La fibre du formateur…


Je vous avais parlé dans un billet précédent des activités que nous déroulons à la Croix Rouge de Martinique et des difficultés rencontrées par les enfants.

Color mafia 2Il y a quelques jours, profitant de la fin prochaine de l’année scolaire et de la baisse – visible – de motivation chez les enfants, j’ai décidé de sortir des sentiers battus avec les garçons et ai tenté une petite expérience avec eux car je voulais établir un contact un peu plus fort et créer une sorte de complicité : je les attendais avec un échiquier prêt, sur une table, espérant que… quelque chose se passe. Les pièces, bien alignées, patientaient.

Dès l’arrivée de l’une des fratries dont nous nous occupons, le petit Mateo, intéressé, est spontanément venu avec sa petite sœur Lorie. Evidemment, il se targuait de connaître les règles, mais j’ai commencé à lui réexpliquer patiemment les mouvements de chaque pièce et il a commencé à les assimiler. Au bout de quelques minutes, nous commencions une partie et je corrigeais chacune de ses erreurs. Son attention a commencé à se focaliser et il a pu comprendre qu’il faut attendre son tour, qu’il faut analyser la situation, prendre une décision, etc.

Lorie s’est vite ennuyée mais Dylan – l’aîné – est venu observer la « bataille » de près. Il a commencé à attentionner son frère sur ses erreurs et j’ai rapidement compris que le grand frère avait une véritable « pensée échiquéenne » car il « sentait » les mouvements à accomplir. Rapidement il a pris l’initiative de déplacer les pions pour le compte de son frère, visiblement captivé. Je les ai encouragés à prendre mes pièces, leur montrant mes « erreurs ». À chaque bon coup je les félicitais.

Puis Christophe est arrivé lui aussi : ce furent trois garçons qui commencèrent à « m’affronter ». La mayonnaise avait pris ! Ils commençaient à discuter entre eux des différentes options… La partie continuait et visiblement on s’approchait de la fin : les pièces étaient échangées et curieusement – ce que je ne manquais pas de montrer aux enfants – en même temps que la simplification de la position se mettait au jour, la réflexion s’accentuait car il fallait mettre mon roi noir en échec et mat : je leur ai patiemment demandé, en pointant chaque case sur le plateau, si mon roi pouvait s’y déplacer, etc. Il fallait REFLECHIR avant d’AGIR, dans le RESPECT DES REGLES.

Evidemment, les enfants ont remporté la victoire et je leur ai serré la main à chacun. Moment de gloire dans leurs yeux ! Christophe et Dylan ont spontanément décidé de se livrer bataille et Mateo a fini par aller sur internet et y naviguer plus ou moins sagement.

J’en ai profité pour aller vers Laura qui avait enfin amené son livre de Sciences de la Vie et de la Terre (SVT) alors que je le lui réclamais depuis trois semaines et nous avons eu une discussion très poussée sur son désir de devenir sage-femme et de « travailler avec les bébés et les petits enfants ». Nous avons donc poursuivi notre conversation qui dure depuis plusieurs semaines (entre révisions d’anglais et de maths) et avons établi ensemble qu’il y a une incompatibilité entre le fait de désirer être sage-femme (études médicales) et de détester la SVT. Je lui ai par contre parlé de la puériculture et Laura avait l’air de prendre la chose avec décontraction, presque soulagement.

Cette journée fut tout à fait spéciale pour moi car j’ai réalisé que le « coaching » (je dirais une sorte de « tutorat bienveillant et personnalisé ») que j’avais établi progressivement Rose puis Laura marche AUSSI avec les garçons plus jeunes. J’ai réussi à créer une atmosphère et une écoute propices à la confiance. Au cours des semaines, les jeunes filles ont pu me poser des questions concernant les moyens de contraception par exemple, ou les relations avec les garçons. J’ai pu observer chez Rose un changement positif au cours du temps, une amélioration subtile mais profonde de sa façon de voir les choses. Elle se sent visiblement mieux, mais cela doit être vérifié avec d’autres bénévoles car on rentre dans le subjectif et le difficilement quantifiable. Cependant elle m’a annoncé d’excellents résultats à son brevet blanc !

Pour être sincère, je crois que j’ai petit à petit renoué, grâce aux enfants de Martinique, avec mon récent passé de facilitateur de team building (adultes et juniors) et je pense que cette démarche de « tutorat bienveillant et personnalisé » est réellement utile, en plus du « soutien scolaire » proprement dit : certains enfants se sentent bien dans le milieu scolaire et réussissent sans que nous ayons vraiment à les « pousser ». D’autres par contre ont besoin de quelque chose de plus pour reprendre confiance en eux et aussi dans le monde des adultes.

J’ai enfin réalisé pourquoi je m’étais progressivement éloigné de la correction proprement dite des devoirs, à la fois guidé par mes propres « instincts », mais aussi par la demande « subliminale » des enfants à être écoutés et compris. J’ai pris un réel plaisir et une grande satisfaction à voir les trois garçons coopérer, avec calme, pour m’écraser aux échecs!

Evidemment, ce n’est pas la panacée, mais je crois qu’en tout cas, ces moments de discussion d’enfant à adulte, une discussion adaptée et focalisée sur les besoins immédiats de l’enfant mais aussi sur ses souffrances profondes qu’il a encore du mal à appréhender – encore moins à solutionner – sont utiles autant que faire se peut.

Un autre épisode intéressant fut quand, lors d’une discussion approfondie, Rose m’a appris qu’elle avait obtenu un magnifique 18 sur 20 et les félicitations de son examinateur à son épreuve orale d’histoire de l’art ! Nous avions préparé ensemble cet oral et j’avais alors découvert qu’elle est très sensible aux émotions dégagées par les peintures : ainsi m’avait-t-elle décrit le tableau « Guernica » de Picasso avec ses mots à elle, et surtout l’œuvre d’Otto Dix sur les gueules cassées de la première guerre mondiale, dont je lui avais alors avoué ma complète ignorance. Je lui avais expliqué le contexte de la genèse de Guernica afin de mieux comprendre l’horreur et le signal d’alarme que voulait transmettre le génial peintre espagnol.

J’avais surtout compris qu’elle ne savait pas comment exprimer son ressenti et avait vraiment peur d’affronter ce premier jury de sa vie à l’oral. Je lui ai expliqué qu’elle devait transmettre le message des peintres, les puissantes émotions qu’ils voulaient créer chez ceux qui allaient regarder les tableaux. J’ai ajouté qu’à une époque où la photographie était rare, il fallait « communiquer la souffrance » autrement. En fait, elle « savait » tout cela, en elle. Il fallait simplement la « pousser un peu », lui donner confiance, et surtout, qu’elle se mette à la place du professeur qui allait l’interroger, comprendre sa fatigue de rester toute la journée à écouter des candidats plus ou moins motivés et à être patient, bref, se camper dans le rôle de secrétaire médicale qu’elle veut devenir pour être aimable et souriante avec son interlocuteur. Elle a très vite saisi l’intérêt de ce « jeu de rôle » empathique, évidemment.

Je ne peux pas relater ici toutes les discussions que j’ai eues avec Rose, mais je lui ai surtout appris à reconnaître ses succès qui sont maintenant concrets, et surtout à ne pas se mentir à elle-même en prétendant que les revers qu’elle subit à l’école ne l’affectent pas : sa violence verbale et les insultes qu’elle déverse parfois contre ses professeurs provient de son immense souffrance et de l’injustice qui l’habite. Mais désormais elle sait qu’il y a des professeurs justes, qui lui donnent une note méritée. En fait il y a une majorité de braves gens bienveillants qui l’entourent, mais qu’elle ne peut plus voir pour l’instant parce qu’elle subit trop de violence de l’extérieur.

Mais elle grandit, forcit, développe une résilience inédite. Je suis persuadé qu’elle a en elle une volonté hors norme, qu’elle pourrait très bien faire des études et s’offrir un avenir sans commune mesure avec ses malheurs actuels, ce que je lui ai dit avec toute la conviction dont j’étais capable. Car la vie sourit toujours à ceux qui gardent le cap et veulent sans cesse s’améliorer en dépit des obstacles.

Rose est de ceux-là.

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